{"id":304,"date":"2019-09-16T21:13:56","date_gmt":"2019-09-16T19:13:56","guid":{"rendered":"http:\/\/s610914067.onlinehome.fr\/combaz\/?p=304"},"modified":"2019-09-16T21:13:56","modified_gmt":"2019-09-16T19:13:56","slug":"trois-propheties-qui-remontent-a-2002","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/christiancombaz.com\/?p=304","title":{"rendered":"Trois proph\u00e9ties qui remontent \u00e0 2002"},"content":{"rendered":"<div id=\"container\" class=\"wrap\">\n<div class=\"main container-main clearfix\">\n<div id=\"content\">\n<div class=\"inner content-inner clearfix\">\n<div class=\"item-page item-page uncategorised\">\n<h2><\/h2>\n<div class=\"content item-content\">\n<p>(<em>La Revue Litt\u00e9raire, 2002<\/em>)Pour remettre \u00e0 l\u2019honneur la proph\u00e9tie en tant que genre litt\u00e9raire, il faut d\u00e9j\u00e0 oser. Et puis cela r\u00e9clame de trouver des sujets qui poss\u00e8dent une solennit\u00e9 suffisante. On imagine mal par exemple un proph\u00e8te se prononcer sur les r\u00e9sultats des \u00e9lections. Ce serait plut\u00f4t l\u2019affaire des devins et des charlatans et c\u2019est pourquoi les politiciens s\u2019y entendent aussi.<\/p>\n<p>Les proph\u00e8tes parlent plut\u00f4t au c\u0153ur de l\u2019homme afin de lui annoncer l\u2019av\u00e8nement de ce qu\u2019il pressent , de ce qu\u2019il redoute et de ce qu\u2019il d\u00e9sire.Parmi les ph\u00e9nom\u00e8nes qui m\u00e9ritent qu\u2019on adopte le ton du proph\u00e8te aujourd\u2019hui, il en est un que l\u2019on doit pressentir , redouter et d\u00e9sirer tout \u00e0 la fois : c\u2019est le retour de l\u2019indignation, cette passion ch\u00e8re aux hommes civilis\u00e9s et fort impopulaire chez les barbares qui l\u2019assimilent aux tendances r\u00e9actionnaires . Pour la discr\u00e9diter ils la confondent avec le coup de gueule. Or entre l\u2019indignation et le coup de gueule il y a la m\u00eame diff\u00e9rence qu\u2019entre un livre et un bouquin , P\u00e9guy et Brigitte Bardot, Chateaubriand et Paris-Match.<br \/>\nContre la raison , contre la vraisemblance, auxquelles je pr\u00e9f\u00e8re la folie et la v\u00e9rit\u00e9, je pr\u00eache le retour des livres, de P\u00e9guy et de Chateaubriand.<br \/>\nSi l\u2019indignation est hors la loi c\u2019est que le malheur l\u2019est devenu. Je ne parle pas du malheur que l\u2019on soigne par la solidarit\u00e9. Je parle de l\u2019autre. Le malheur humain irr\u00e9parable, le malheur qui ne tend pas la main, le malheur du vagabond qui s\u2019\u00e9vade de son \u00ab centre d\u2019accueil \u00bb pour mourir sous les \u00e9toiles. C\u2019est le malheur devant la violence faite au sens. Le malheur d\u2019avoir oubli\u00e9 pourquoi nous sommes ici. Le malheur de voir les gens se ruer sur des piles de DVD collector. De n\u2019avoir plus d\u2019histoire, plus de maison, plus de parole, de dire la m\u00eame chose que la t\u00e9l\u00e9, d\u2019\u00eatre insult\u00e9 par son fils au nom de la mode et de s\u2019apercevoir qu\u2019apr\u00e8s cinq si\u00e8cles d\u2019humanisme europ\u00e9en, il prend plaisir \u00e0 voir torturer des gens au cin\u00e9ma. Le malheur de circuler dans les supermarch\u00e9s affubl\u00e9 par sa belle-fille d\u2019un surv\u00eatement \u00e0 bandes quand on a la t\u00eate du p\u00e8re Dominici. Le malheur d\u2019avoir des petits-enfants qui s\u2019appellent Steve ou Jason, quand on a grandi \u00e0 Vesoul entre matines et v\u00eapres . Le malheur de croire que le malheur se soigne, et qu\u2019il suffit d\u2019une subvention.<br \/>\nIl n\u2019y pas de subvention pour ce qui nous arrive . Il n\u2019y aura pas de t\u00e9l\u00e9thon pour ce qui nous attend. Il n\u2019y aura plus que l\u2019indignation et l\u2019action. A force de nier le malheur, on a r\u00e9veill\u00e9 le mal .<br \/>\nLa premi\u00e8re de mes proph\u00e9ties consiste \u00e0 annoncer le retour de cette forme de discours que l\u2019on prof\u00e8re la main sur le c\u0153ur quand le mal est en route. La litt\u00e9rature est le dernier refuge de la parole impossible \u00e0 d\u00e9samorcer, \u00e0 intimider, \u00e0 \u00e9radiquer : celle qui a vu les l\u00e9gions en marche. Quand un \u00e9crivain parle au lecteur sur le ton du messager dans le th\u00e9\u00e2tre antique, il est un peu tard mais on commence \u00e0 l\u2019\u00e9couter . On ne peut plus r\u00e9unir contre lui cinquante lyc\u00e9ens sur des gradins pour leur faire crier hou hou comme on le voit en ce moment sur tous les plateaux. On ne peut plus affubler sa pens\u00e9e d\u2019un faux-nez comme le font les journalistes qui parlent \u00e0 tout propos de d\u00e9rapage et de vigilance.<br \/>\nLe retour de l\u2019indignation est inscrit dans les g\u00e8nes de la civilisation prophylactique . A force d\u2019organiser des t\u00e9l\u00e9thons pour le malheur, on n\u2019a rien pr\u00e9vu pour le mal. Depuis quarante ans les antibiotiques de la pens\u00e9e sont administr\u00e9s \u00e0 titre pr\u00e9ventif. La soci\u00e9t\u00e9 est devenue un vaste h\u00f4pital dont les tuyaux se sont multipli\u00e9s. L\u2019a\u00e9ration condense les germes. La d\u00e9sinfection est inefficace. La pens\u00e9e nosocomiale se r\u00e9pand .<br \/>\nUn exemple ? Le syst\u00e8me m\u00e9diatique et le corps enseignant assurent depuis quelques mois la publicit\u00e9 d\u2019une nouvelle nomm\u00e9e Matin Brun. Ils essaient de faire passer cette cure d\u2019antibiotiques pour sp\u00e9cifiquement dirig\u00e9e contre les germes du fascisme. Mais le spectre, plus large, est pr\u00e9vu pour jeter le doute sur les indignations qui n\u2019emprunteraient pas la voie obligatoire. Les chefs de clinique de la pens\u00e9e sont en train de s\u2019affoler avant le passage de la commission d\u2019inspection. Ils pr\u00e9tendent que le personnel a commis des fautes et que les protocoles n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 respect\u00e9s. Ils nous dissimulent que la principale cause de la flamb\u00e9e infectieuse est l\u2019abus des m\u00e9dicaments qu\u2019ils ont prescrits (tout en d\u00e9plafonnant leurs honoraires, est-il besoin de le pr\u00e9ciser).<br \/>\nR\u00e9cemment, j\u2019ai voulu illustrer, dans un grand quotidien, l\u2019id\u00e9e que l\u2019anti-fascisme clinique avait cr\u00e9\u00e9 des souches de barbarie r\u00e9sistantes. Le r\u00e9dacteur en chef m\u2019a r\u00e9pondu : \u00ab Pourquoi pas, \u00e0 condition que tu traites le sujet par la d\u00e9conne \u00bb.<br \/>\nLes actionnaires du journal avaient d\u00fb faire livrer une cargaison d\u2019antibiotiques le matin m\u00eame . Je n\u2019ai pas \u00e9crit une ligne . La d\u00e9conne a infect\u00e9 la moiti\u00e9 de la pens\u00e9e d \u2018apr\u00e8s-guerre . Elle consiste \u00e0 traiter tout (sauf l\u2019holocauste) par la mesure et la d\u00e9rision, en croyant pratiquer la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 quand elle nous pr\u00e9cipite dans la trag\u00e9die . C\u2019est \u00e0 dire, selon la d\u00e9finition classique, terreur et piti\u00e9.<br \/>\nJe me propose de montrer bient\u00f4t en quoi les \u00e9crivains sont au c\u0153ur de la trag\u00e9die future.<\/p>\n<p><strong>Les merveilles de la chirurgie<\/strong><\/p>\n<p>Pour juguler l\u2019infection de la pens\u00e9e, pour conjurer l\u2019apparition des flamb\u00e9es d\u2019indignation, diff\u00e9rentes m\u00e9thodes sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre depuis trente ans. On a d\u2019abord essay\u00e9 de pr\u00e9venir l\u2019apparition des sympt\u00f4mes. Quand les sympt\u00f4mes sont apparus, il a fallu les ignorer. Cette ignorance fut l\u2019\u0153uvre de ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui les r\u00e9seaux . Les r\u00e9seaux sont comme les partis politiques : leur nature est d\u2019avoir raison des dissidences . En litt\u00e9rature, les r\u00e9seaux ont pour mission de d\u00e9tourner l\u2019attention des gens originaux et des ph\u00e9nom\u00e8nes int\u00e9ressants, notamment en perp\u00e9tuant un mythe grotesque : la noblesse de la banalit\u00e9 . Depuis trente ans les r\u00e9seaux proclament que le roman est mort et que la litt\u00e9rature fran\u00e7aise est malade. Ils s\u2019entendent \u00e0 d\u00e9tourner la capacit\u00e9 d\u2019indignation, d\u2019entousiasme, de courage, propre \u00e0 tous les artistes, vers des objets lointains comme la lutte r\u00e9volutionnaire au Chiapas ou le retour \u00e0 la d\u00e9mocratie au Chili. Ils sont presque arriv\u00e9s \u00e0 nous persuader que la vieille Europe a perdu son \u00e2me et que nos passions m\u00e9diocres doivent aller se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer sous des cieux o\u00f9 rougeoie la r\u00e9bellion . C\u2019est le discours des ann\u00e9es engag\u00e9es. En ce temps-l\u00e0 si on avait le malheur de n\u2019avoir pas voyag\u00e9 en Am\u00e9rique Latine, de n\u2019avoir pas camp\u00e9 \u00e0 San Francisco, de n\u2019avoir pas crois\u00e9 Jim Morrisson \u00e0 Saint Germain des Pr\u00e9s, qui \u00e9tait-on ? Personne ou \u00e0 peu pr\u00e8s. En tout cas, pas un artiste .<br \/>\nL\u2019\u00e9crivain des ann\u00e9es 70 n\u2019a pas le droit de s\u2019interroger sur le nombre des \u00e9toiles sans quitter son jardin : \u00e7a fait Saint Ex. Son fonds de commerce est l\u2019injustice . Et si possible, l\u2019injustice chez les autres. Dans les ann\u00e9es Giscard le comble de la honte est de faire du moi-je dans le Loir et Cher. Non seulement les critiques ne parlent plus de ceux qui \u00e9crivent \u00e0 la premi\u00e8re personne , mais les \u00ab d\u00e9couvertes du mois \u00bb sont br\u00e9siliennes ou guat\u00e9malt\u00e8ques pour \u00e9viter d\u2019attirer l\u2019attention sur les talents fran\u00e7ais. R\u00e9sultat, nombre de vocations en litt\u00e9rature ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9es par cette exigence d\u2019exotisme : pas de moi-je, pas de Loir et Cher, \u00e7a fait beaucoup quand on a grandi fils unique dans une famille de Romorantin. Autant devenir cadre dans la grande distribution.<br \/>\nH\u00e9las, dans les dix ann\u00e9es qui ont suivi l\u2019av\u00e8nement de Fran\u00e7ois Mitterrand, le tiers-mondisme litt\u00e9raire r\u00e9v\u00e9l\u00e9 sa propension \u00e0 secr\u00e9ter le doute et l\u2019ennui. Du coup les r\u00e9seaux ont d\u00e9cid\u00e9 que la nouvelle esth\u00e9tique litt\u00e9raire serait celle de la fantaisie d\u00e9senchant\u00e9e. Voil\u00e0 qui est extr\u00eamement commode quand on veut \u00e9vacuer les enchanteurs. Je veux parler des parano\u00efaques, des visionnaires, des illumin\u00e9s, des solennels, c\u2019est \u00e0 dire en somme des artistes. Il suffit d\u2019encenser, \u00e0 chaque rentr\u00e9e litt\u00e9raire une trentaine de post-ados qui vous tapent sur le ventre avec la modestie d\u2019 Alain Souchon, et le tour est jou\u00e9. Enfin, c\u2019est ce que l\u2019on croit.<br \/>\nC\u2019est l\u00e0 qu\u2019ill est temps d\u2019\u00e9noncer ma deuxi\u00e8me proph\u00e9tie : malgr\u00e9 la conjuration de l\u2019insignifiance, l\u2019apparition d\u2019une famille d\u2019\u00e9crivains t\u00e9m\u00e9raires est imminente. Parce que, devant ce qui s\u2019annonce, (grossi\u00e8rement, le retour de la barbarie en Europe) Allo Maman Bobo va para\u00eetre un peu court.<br \/>\nDu courage, il en faut d\u00e9j\u00e0 pour vivre de sa plume quand on ne pratique pas la pens\u00e9e recommand\u00e9e. Mais ce courage n\u2019est rien aupr\u00e8s de celui qu\u2019il faudra demain pour continuer \u00e0 s\u2019exprimer dans le registre indign\u00e9, quand les recommandations deviendront criminelles . Quand un \u00ab groupe de jeunes \u00bb viendra sonner chez vous pour un article de trop, nous aurons chang\u00e9 d\u2019\u00e9poque. A force de juguler toute vocation \u00e0 sortir du rang, les r\u00e9seaux sont en train de r\u00e9veiller les d\u00e9mons qui patrouillaient la vie sociale dans les ann\u00e9es 30 : les brigades d\u2019intervention chirurgicale sont d\u00e9j\u00e0 pr\u00eates. Demain on enl\u00e8vera on tuera, on mutilera pour des id\u00e9es comme en Colombie ou au Lib\u00e9ria. Pour reprendre l\u2019expression de la jeunesse banlieusarde, on pourrira la vie des plumitifs . Le r\u00f4le de l\u2019\u00e9crivain est de parler quand les circonstances l\u2019exigent . Le r\u00f4le de l\u2019\u00e9crivain est de rappeler la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019humanisme. Il est de faire honte \u00e0 la communaut\u00e9 de ses penchants p\u00e9riodiques pour la l\u00e2chet\u00e9, il est de s\u2019opposer \u00e0 la loi de la p\u00e8gre . Pour toutes ces raisons l\u2019\u00e9crivain est en premi\u00e8re ligne. J\u2019ai toujours regrett\u00e9 d\u2019avoir trait\u00e9 \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re, dans le Quotidien de Paris, la tentative d\u2019attentat \u00e0 la bombe dont Jean Dutourd fut l\u2019objet en 1977. Au fond cet homme fut un pionnier. Salman Rushdie emp\u00eatr\u00e9 dans sa fatwa, Michel Houellebecq tra\u00een\u00e9 en justice, Renaud Camus recevant des menaces de mort, nous ne sommes pas sur la bonne pente. Les \u00e9crivains vont rejoindre la cohorte de ceux qu\u2019on appaudit le jour de leur enterrement, comme dans les rues de Palerme quand un juge vient de tomber.<\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00e9crivain ce h\u00e9ros<\/strong><\/p>\n<p>Il y a deux sortes de proph\u00e8tes, ceux qui crient au ch\u00e2timent et ceux qui croient \u00e0 la r\u00e9demption . Je penche pour la r\u00e9demption.<br \/>\nEt pourtant lorsque j\u2019annonce le retour de l\u2019indignation, lorsque j\u2019affirme que nos soci\u00e9t\u00e9s, face \u00e0 leurs dissidents, vont bient\u00f4t renoncer aux quarantaines et aux cabales m\u00e9diatiques pour pratiquer la pers\u00e9cution directe, lorsque je pr\u00e9tends que les \u00e9crivains courageux seront bient\u00f4t aussi seuls devant l\u2019ennemi que les banlieusards qui ont os\u00e9 porter plainte apr\u00e8s le viol de leur fille, j\u2019ai l\u2019air pessimiste.<br \/>\nEn bien c\u2019est le contraire.<br \/>\nCeux qui seront assez fous pour s\u2019exposer aux indimidations et pour risquer leur vie vont l\u00e9gitimer leurs \u00e9crits par leur courage. Ils vont restaurer l\u2019honneur de la litt\u00e9rature apr\u00e8s deux g\u00e9n\u00e9rations de nos meilleures ventes. Le principe qui fondera bient\u00f4t le classement des \u00e9crivains , ce sera nos plus grandes \u00e2mes . J\u2019en connais qui vont plonger.<br \/>\nChaque ann\u00e9e on publie la liste de ceux qui re\u00e7oivent la l\u00e9gion d\u2019honneur mais qui conna\u00eet le nombre de ceux qui n\u2019en veulent pas ? Ils sont l\u00e9gion aussi mais ils n\u2019ont pas le m\u00eame honneur.<br \/>\nEn ce moment tout est verrouill\u00e9 pour chanter les louanges du march\u00e9 . On pr\u00e9f\u00e8re l\u2019hygi\u00e8ne de vie \u00e0 la vie elle-m\u00eame, on poursuit l\u2019Etat pour un orage, on est pr\u00eat \u00e0 toutes les l\u00e2chet\u00e9s pour conjurer l\u2019id\u00e9e de la mort, on t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 son avocat pour attouchements, on arr\u00eate de fumer en direct, l\u2019hypocondrie est devenue la base m\u00eame de la philosophie sociale.<br \/>\nLa litt\u00e9rature est l\u00e0 pour donner aux hommes le vertige d\u2019un autre monde plein de dangers, de panache et de beaut\u00e9, un monde convaincu que l\u2019usage de la p\u00e9nicilline n\u2019a aucun rapport avec le degr\u00e9 de civilisation d\u2019un peuple . Comment restaurer ce vertige contre ceux qui l\u00e9gif\u00e8rent dans la pens\u00e9e prophylactique ?<br \/>\nPar l\u2019exemple. Par une mise en danger personnelle. Les \u00e9crivains ont, pour nombre d\u2019entre eux, la vertu de n\u2019avoir pas d\u2019attaches, et de pouvoir vivre sur un lit de camp si les circonstances l\u2019exigent. Ils ont fait v\u0153u de t\u00e9m\u00e9rit\u00e9, ce qui signifie qu\u2019une poign\u00e9e d\u2019entre eux seront un jour recherch\u00e9s, pers\u00e9cut\u00e9s pour avoir \u00e9crit des choses inadmissibles &#8211; et donc introuvables. Sauf sur internet, dans la rumeur publique, et dans la m\u00e9moire collective. Au temps du Grand Secret du Docteur Gubler, (ce m\u00e9decin de Fran\u00e7ois Mitterrand dont l\u2019ouvrage a fait l\u2019objet d\u2019un r\u00e9f\u00e9r\u00e9 ), j\u2019ai envoy\u00e9 le texte par email \u00e0 dix personnes qui l\u2019ont envoy\u00e9 \u00e0 dix autres. J\u2019avais l\u2019impression de copier un libelle de Beaumarchais (bien que la comparaison, litt\u00e9rairement, ne soit pas tr\u00e8s judicieuse) . Eh bien, voil\u00e0 ce qui nous attend. Nous entrons dans un \u00e2ge o\u00f9 la v\u00e9rit\u00e9 sera si n\u00e9cessaire et si dangereuse que ceux qui la prof\u00e8rent n\u2019iront pas toucher leur droits d\u2019auteur. Ils se cacheront plut\u00f4t en Ari\u00e8ge . Mais leur triomphe moral compensera le manque \u00e0 gagner. La faveur des foules grandira dans l\u2019ombre, \u00e0 leur sujet, comme la l\u00e9gende des patriotes hongrois au temps de l\u2019empire autrichien, comme celle des r\u00e9sistants fran\u00e7ais ou des dissidents russes dans les temps d\u2019oppression.<br \/>\nAlors, seulement, on se souviendra de la nature politique de la litt\u00e9rature, une nature qui appartient \u00e0 la tradition fran\u00e7aise depuis toujours, et qui fit d\u00e9filer Malraux sur les Champs Elys\u00e9es apr\u00e8s avoir conduit Lamartine au Parlement et Ch\u00e2teaubriand au minist\u00e8re.<br \/>\nOn se demandera \u00e0 propos de quoi un \u00e9crivain serait encore capable aujourd\u2019hui de soulever une nation. Il ne suffit pas d\u2019\u00eatre insolent, ni de braver les escadrons de la mort. Pour \u00eatre digne de la gloire, il ne suffit pas de d\u00e9plaire aux mafieux de la politique ou de la finance. Il faut encore avoir un message \u00e0 d\u00e9livrer, un message contre les pharisiens et les clercs, un message qui \u00e9meut le peuple.<br \/>\nEt donnez-moi, s\u2019il vous pla\u00eet, un exemple de ce message ? Eh bien il suffit par exemple d\u2019\u00e9crire la v\u00e9rit\u00e9 sur les rapports entre civilisations \u00e0 l\u2019\u00e9poque pr\u00e9-am\u00e9ricaine, soit grossi\u00e8rement avant 1917. Il suffit de rappeler que notre diplomatie \u00e0 l\u2019\u00e9gard du monde islamique avait cinq si\u00e8cles de plus que la leur. Il suffit de rappeler combien il est f\u00e2cheux de laisser croire au tiers monde que l\u2019 intelligence diplomatique des europ\u00e9ens (l\u2019intelligence tout court) est assimilable \u00e0 celle de Sylvester Stallone. Il suffit d\u2019illustrer que l\u2019imaginaire am\u00e9ricain, depuis trente ans exerce une influence n\u00e9gative sur la morale et l\u2019ordre du monde, notamment par le biais d\u2019une production vid\u00e9o pl\u00e9thorique et p\u00e9lagique. Il faut r\u00e9veiller la m\u00e9moire de Pierre Loti, du peintre G\u00e9r\u00f4me, de Voltaire et d\u2019Andr\u00e9 Gide. Aucun de ceux-l\u00e0 n\u2019aurait admis sans broncher de voir filmer Saddam Hussein la bouche ouverte comme un fauve tir\u00e9 \u00e0 la seringue hypodermique. Il est vrai que le d\u00e9partement d\u2019Etat am\u00e9ricain aurait trait\u00e9 Gide et Loti de p\u00e9dales, exactement comme les fondamentalistes islamiques dont la finesse et l\u2019humanisme ne sont pas tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s des leurs.<br \/>\nVous voyez bien qu\u2019il y a urgence. Et vous voyez bien qu\u2019on peut encore \u00e9crire des choses qui f\u00e2chent.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div id=\"fb-root\" class=\" fb_reset\">\n<div>\n<div><\/div>\n<div><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(La Revue Litt\u00e9raire, 2002)Pour remettre \u00e0 l\u2019honneur la proph\u00e9tie en tant que genre litt\u00e9raire, il faut d\u00e9j\u00e0 oser. Et puis cela r\u00e9clame de trouver des sujets qui poss\u00e8dent une solennit\u00e9 suffisante. 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