{"id":560,"date":"2021-09-05T11:04:07","date_gmt":"2021-09-05T09:04:07","guid":{"rendered":"http:\/\/s610914067.onlinehome.fr\/combaz\/?p=560"},"modified":"2025-02-20T20:11:00","modified_gmt":"2025-02-20T19:11:00","slug":"chez-cyprien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/christiancombaz.com\/?p=560","title":{"rendered":"Chez Cyprien"},"content":{"rendered":"<p>LA plus grande partie du roman se passe dans un village perdu, dont le nom, \u00abCaussagne\u00bb, sugg\u00e8re la r\u00e9gion, \u00abrefuge mill\u00e9naire de bergers et de moines soldats qui dressaient des murs de pierre s\u00e8che et plantaient des croix\u00bb. C&#8217;est non loin de l\u00e0, au hameau de Saint-Christ, qu&#8217;habite Simon Faugier, \u00e9crivain d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9 dans d&#8217;autres livres du m\u00eame auteur (\u00abMessieurs\u00bb, \u00abOncle Octave\u00bb) et dont les traits se pr\u00e9cisent encore ici. Il est c\u00e9libataire, fait de la sculpture, de la moto, de l&#8217;ULM. Un \u00aboriginal\u00bb, comme on dit, mais que les gens du pays ont accept\u00e9 comme un des leurs: parmi eux le cur\u00e9 Braudel, taill\u00e9 en athl\u00e8te, Lazare Sall\u00e8le, le vieux berger qui vit avec son fr\u00e8re L\u00e9on, et surtout un couple singulier, B\u00e9atrice Agusson, n\u00e9e P\u00e9lissier, qui a h\u00e9rit\u00e9 de l&#8217;h\u00f4tel-restaurant \u00abChez Cyprien\u00bb, et son mari Edouard, doux colosse qui passe ses journ\u00e9es dans son atelier de sculpteur.<\/p>\n<p>La r\u00e9gion agonise, les filatures et les fabriques ont disparu, les maisons tombent en ruines, la moyenne d&#8217;\u00e2ge des rares habitants s&#8217;\u00e9l\u00e8ve inexorablement. Mais l&#8217;arriv\u00e9e d&#8217;une \u00abdame de la ville\u00bb modifie quelques \u00e9l\u00e9ments du \u00abpaysage\u00bb. Colette Pardault a quarante-quatre ans et de l&#8217;allure; elle occupe d\u00e9sormais en permanence sa r\u00e9sidence d&#8217;\u00e9t\u00e9. D\u00e8s le d\u00e9but, le r\u00e9cit la \u00abmaltraite\u00bb autant que Marianne, la \u00abravissante idiote\u00bb du roman pr\u00e9c\u00e9dent, \u00abA ceux qu&#8217;on n&#8217;a pas aim\u00e9s\u00bb. Les coups de fouet de la satire ne lui sont pas m\u00e9nag\u00e9s: pour son jargon p\u00e9dant, qui masque mal une inculture pr\u00e9tentieuse, pour sa soumission \u00e0 toutes les modes, sa condescendance na\u00efve, ses \u00ab\u00e9merveillements\u00bb de privil\u00e9gi\u00e9e: \u00abCe m\u00e9tier de cafetier-h\u00f4telier la \u00abfascinait totalement\u00bb, pour reprendre son vocabulaire. Ah! toutes ces vies inconnues qui venaient \u00e9chouer l\u00e0 sur une table\u00bb&#8230; etc. etc.<\/p>\n<p>Comme Faugier r\u00e9siste aux avances de la \u00abParisienne\u00bb, elle se rabat sur Edouard; gr\u00e2ce \u00e0 ses \u00abrelations\u00bb elle organise effectivement la \u00abpromotion\u00bb de son oeuvre et il \u00abfugue\u00bb avec elle, laissant la douce et travailleuse B\u00e9atrice aux prises avec la client\u00e8le et surtout avec ses deux fils, qui ne sont pas commodes.<\/p>\n<p>ON pourrait s&#8217;en tenir l\u00e0, et l&#8217;on aurait un roman platement moralisateur sur l&#8217;irruption des moeurs urbaines dans l&#8217;idylle rurale. Christian Combaz, il est vrai, sait d\u00e9crire comme personne l&#8217;atmosph\u00e8re somnolente d&#8217;une apr\u00e8s-midi paisible: \u00abLes chiens dormaient \u00e0 l&#8217;ombre des buis. L&#8217;eau de la fontaine, en coulant par une br\u00e8che de la vasque de pierre, se r\u00e9pandait dans la poussi\u00e8re, charriant des brindilles, exhalant une odeur d&#8217;orage. C&#8217;\u00e9tait la paix de trois heures, dans ces villages du sud quand la grille du monument aux morts br\u00fble les doigts. On regarde s&#8217;\u00e9loigner le sillage d&#8217;un avion, le long d&#8217;un toit qui tremble comme l&#8217;eau claire. Parfois un tourbillon de poussi\u00e8re s&#8217;\u00e9l\u00e8ve sur le parvis de l&#8217;\u00e9glise et retombe. Les querelles du monde n&#8217;ont pas d&#8217;importance.\u00bb<\/p>\n<p>Mais cette paix est trompeuse: de fortes tensions travaillent ce microcosme. Il y a, dans ce roman, d&#8217;autres romans qui ne se pr\u00e9sentent pas dans les teintes pastel. Le roman des fils Agusson: R\u00e9mi, dix-huit ans, qui, le bac pass\u00e9, se h\u00e2te de partir; Ren\u00e9, qui, par haine amoureuse de son p\u00e8re, passe par tous les stades de la r\u00e9volte. Le roman, \u00e0 peine esquiss\u00e9 (mais qui ouvre et cl\u00f4t le livre) de Couturier, solitaire alcoolique, ex-taulard \u00e0 qui l&#8217;on confie les travaux de bricolage &#8211; et le soin de creuser les tombes. Le roman des fr\u00e8res Sall\u00e8le, et surtout du cadet, Lazare, qui finit tragiquement: \u00abChez une poign\u00e9e de paysans dans un coin de l&#8217;Europe, il y avait des douleurs troyennes.\u00bb C&#8217;est l&#8217;amiti\u00e9 de Lazare qui pour une part r\u00e9v\u00e8le \u00e0 l&#8217;\u00e9crivain Faugier le sens de son propre travail: \u00ab&#8230; comme lui, Lazare cherchait des significations lointaines\u00bb. Ce qu&#8217;ils ont en commun, c&#8217;est \u00abl&#8217;art, le sacr\u00e9, le rituel de connaissance des lieux et des \u00eatres qui faisait qu&#8217;un livre \u00e9tait comme le jardin de Lazare, on y cherchait quelque chose de rare et d&#8217;\u00e9lev\u00e9 parmi les objets banals, un sens qui r\u00e9sultait de leurs rapports\u00bb. Comme Lazare, chercheur d&#8217;absolu, l&#8217;\u00e9crivain est un \u00abchercheur d&#8217;or\u00bb qui se fait une haute id\u00e9e de la litt\u00e9rature et d\u00e9plore que trop souvent elle ne soit plus fait \u00abpour ennoblir le coeur humain mais pour permettre \u00e0 ceux qui en parlaient une haute id\u00e9e de leur intelligence\u00bb.<\/p>\n<p>Dans sa qu\u00eate d&#8217;au-del\u00e0 des apparences, et aussi par piti\u00e9 pour B\u00e9atrice, Simon Faugier traque \u00e0 Paris le \u00abcouple ill\u00e9gitime\u00bb. Il d\u00e9couvre que ce ne fut sans doute jamais un couple. Il d\u00e9couvre davantage: la mythomanie de Colette qui n&#8217;a jamais divorc\u00e9, comme elle l&#8217;a pr\u00e9tendu en se retirant \u00e0 Caussagne. Simon fait la connaissance de son mari, Michel, un banquier d\u00e9sabus\u00e9, boulevers\u00e9 par l&#8217;agonie de leur fils Emmanuel, qui a treize ans. Un autre roman dans le roman commence alors, celui d&#8217;Emmanuel, un des sommets de ce beau livre. Depuis six mois, Colette l&#8217;a abandonn\u00e9 et le laisse mourir seul \u00e0 Paris. Elle se cache \u00e0 Lyon, chez ses parents, o\u00f9 Simon la retrouve. En voyant le p\u00e8re, technocrate bard\u00e9 de certitudes, et la m\u00e8re, mondaine futile, il comprend la trag\u00e9die de Colette, qui \u00abpeut faire grand mal parce qu&#8217;elle est bless\u00e9e\u00bb et qui \u00abn&#8217;a pas trouv\u00e9 sa place dans la vie\u00bb. Elle aussi, comme tant d&#8217;autres personnages de Christian Combaz, est au nombre de ceux qu&#8217;on n&#8217;a pas aim\u00e9s&#8230;<\/p>\n<p>LE bizarre vieux pr\u00eatre qui assiste Emmanuel dans ses derniers moments a bien vu que l&#8217;enfant a voulu sortir du \u00abjeu\u00bb. Comme le vieux Lazare, se dit Simon, t\u00e9moin douloureux de ces deux morts \u00abinexplicables\u00bb. La source de ces malheurs n&#8217;est-elle pas dans un certain type de civilisation, symbolis\u00e9 par l&#8217;autoroute qui massacre le paysage pr\u00e8s de Caussagne et incarn\u00e9 par le p\u00e8re de Colette, \u00abun homme qui avait rassembl\u00e9 des milliards afin de b\u00e2tir les cit\u00e9s futures et qui ne savait pas r\u00e9unir quatre mots pour apaiser sa fille?\u00bb Ce Marcellier a la passion des \u00absolutions pragmatiques\u00bb, de la table rase: \u00abTout ce qui \u00e9tait tortueux et cach\u00e9 le troublait. La peinture de Gustave Moreau, les rites religieux, la musique russe, rien n&#8217;\u00e9tait assez RADICAL, comme disait Colette. Le monde serait sauv\u00e9 par l&#8217;acier inoxydable.\u00bb<\/p>\n<p>Simon Faugier, lui, est tourment\u00e9 par la \u00abquestion du sens\u00bb &#8211; comme aurait peut-\u00eatre encore dit Colette&#8230; &#8211; et le roman la pose \u00e0 sa mani\u00e8re, avec force. Le vieux Lazare \u00e9tait de ces gens \u00abbizarres\u00bb dont le propre est de \u00abpercevoir sans cesse la vanit\u00e9 de ce qui agite les autres au regard du pays d&#8217;o\u00f9 ils viennent. A ramasser des souches au bord des chemins, \u00e0 r\u00e9sister au nom du sens \u00e0 ce qui n&#8217;en avait pas&#8230;\u00bb Dans son travail d&#8217;\u00e9crivain, Simon fait comme lui: il s&#8217;efforce de \u00abpr\u00e9server le miracle du sens\u00bb.<\/p>\n<p>Que cette recherche comporte une forte tonalit\u00e9 religieuse, cela ne fait pas de doute: le \u00abd\u00e9tail\u00bb du roman nous le sugg\u00e8re sans cesse. Du reste, on pourrait d\u00e9j\u00e0 rassembler l&#8217;ensemble des romans de Christian Combaz sous un titre mauriacien &#8211; \u00abLe d\u00e9sert de l&#8217;amour\u00bb. Etant bien entendu que c&#8217;est l&#8217;absence d&#8217;amour qui d\u00e9sertifie les existences&#8230; Cet \u00e9crivain poursuit une tradition \u00e9thique et spirituelle illustr\u00e9e par Mauriac, pr\u00e9cis\u00e9ment, par Bernanos, par Julien Green. C&#8217;est une grande tradition du roman fran\u00e7ais, toujours vivante. Il faudrait \u00eatre bien myope pour ne pas lui rendre l&#8217;hommage qu&#8217;elle m\u00e9rite.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LA plus grande partie du roman se passe dans un village perdu, dont le nom, \u00abCaussagne\u00bb, sugg\u00e8re la r\u00e9gion, \u00abrefuge mill\u00e9naire de bergers et de moines soldats qui dressaient des murs de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":721,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-560","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-romans"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/christiancombaz.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/560","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/christiancombaz.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/christiancombaz.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/christiancombaz.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/christiancombaz.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=560"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/christiancombaz.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/560\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":561,"href":"https:\/\/christiancombaz.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/560\/revisions\/561"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/christiancombaz.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/721"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/christiancombaz.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=560"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/christiancombaz.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=560"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/christiancombaz.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=560"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}